ACCUEIL

CHAQUE TABLEAU EST UN ROMAN

Jean Fourton et la parole secrète

En Côte d’Ivoire, les tisserands Baoulé ajoutent à leur métier à tisser un petit objet en forme de cheville en bois où ils fixent leur bobine. Les collectionneurs d’art premier l’appellent poulie. Les Dogons, « parole secrète. » Ce qui est étonnant, c’est qu’entre la bobine Dogon et le « Nœud borroméen » ou le « Nœud de Raison » de Jean Fourton se tissent des liens de parenté licites. Les deux sont fixés sur une cheville en bois, les deux ont un rapport avec le tissage.

Du fil à l’ouvrage au fil du langage une tapisserie se trame comme un texte et comme le drame. Le nœud de Jean Fourton est suspendu au fil du sens, l’intrigue est là : trois lanières tissées tiennent ensemble de telle manière que si l’une des trois est tranchée l’ensemble se défait. À l’aide d’un moteur dissimulé dans la cheville, elles tournent sur elles -mêmes dans le nœud de l’action. Trois ou rien ! la sentence est prononcée mais son écho troublant, comme la poulie africaine, c’est une parole secrète.

Dans la leçon du 18 décembre 1973, du séminaire les « non dupes errent », Jaques Lacan jette un mot inoubliable à la postérité à propos de la trinité chrétienne : « cette religion, je vous l’ai dit, c’est la vraie. C’est la vraie, puisqu’elle a inventé cette chose sublime, (...) Elle a vu qu’il en fallait trois ronds de ficelle de consistance strictement égale pour que « rien » fonctionne. » Jean Fourton a été l’élève de ce grand psychanalyste français. Son art ne peut « faire le dupe ».

Dire de sa sculpture qu’elle est un texte, n’est peut-être pas non plus une appréciation sans fondement : Le latin « textus » désigne ce qui est tramé, tissé. D’une taille considérable, 260x120 cm avec l’enchevêtrement savant de ses lanières tournante miroitant le rouge, l’or et le brun, elle occupe l’imagination du spectateur sur la thématique du nœud, de la palette du peintre et de la question de l’énoncé. Là où elle est posée, elle crée un espace, comme une fenêtre en plein cintre, harmonieuse architecturale et symbolique. Jean Fourton passe de la sculpture à la peinture et de la peinture au tissage et du tissage à l’écriture, « terrible passage à chaque fois, terrible exposition».

Ses toiles abstraites quand elles ne sont pas tissées elles sont filées au pinceau. Dans « Bobine » de la série intitulée « Peindre les ténèbres » l’artiste décline le noir dans des nuances subtiles en utilisant des fines rayures tendues et vibrantes comme les fils d’un métier à tisser. Dans « Fil Rouge », il se plaît à laisser des coulures de peinture finissant quelque part sur la toile comme les ruisseaux du désert. Plus baroque, sa toile intitulée « Graffiti à la lettre AIME » irradie de l’intérieur. Elle laisse jaillir ce couple chromatique qui revient souvent dans son travail, le rouge et le jaune d’or. Dans « Sambenito » il se passe tout autre chose. Une jute marouflée sur toile signée et barrée évoque le vêtement d’infamie que les juifs convertis de force au catholicisme en 1435 dans l’île de Majorque étaient obligés de porter : les Chuetas. Cette fois-ci il utilise le langage de la peinture informelle proche de Fautrier.

Plus qu’un autre le travail de Jean Fourton ne se résume pas seulement à une recherche abstraite formelle et instinctive. Chaque toile développe quelque chose de l’ordre de la pensée et de la connaissance d’un « inconscient intelligent » si l’on peut s’exprimer ainsi. Chez, lui, le hasard c’est la pièce manquante du déroulement d’un fil.

Ileana Cornea

Ecrivain, Critique d'Art, Journaliste

à Artension

 

COPYRIGHT © 2015 - Jean Fourton - Ab Concept