Bien sûr on peut décider dans un éclat de rire et une tape dans le dos, que nos actes nous fondent en tant que sujets, et que toute prestation, notamment dans le domaine de l’art est testamentaire, surtout si elle affleure le domaine métaphysique, alors que l’âge avance…de plus ici au Margeleix, nous sommes dans un lieu qui fut cultuel, reconverti en Mémoire de toutes les Déportations, un lieu de rencontre de parole et de méditation.
Les murs transpirent trois siècles d’Histoire. On lira sous la plume de Cyprien Pérathon, dans les Mémoires de la Société des Sciences Naturelles et Archéologiques de la Creuse, Tome V, page 217 :
Pour ce qui me concerne, dans la réalisation au XXI° s. des vitraux-tapisseries du Margeleix, dans la chapelle désaffectée, je voudrais d’abord mettre l’accent sur ma démarche d’artiste, bordée « d’accidents », c'est-à-dire d’étourderies créatrices, pas à pas, ou non, gardées, choisies, sélectionnées. C’est
Marcel Duchamp qui nous a appris à isoler, encadrer, conserver, ou jeter une image, ou un objet à promouvoir au rang d’œuvre d’art.
Une trace mnésique. J’avais offert, il y a une génération à un ami ancien déporté, une de mes lithographies non figurative. Lui tout de suite en avait déduit qu’il s’agissait d’une image symbolisant la Déportation. Consciemment je n’y avais pas pensé.
Certes à chacun ses projections, et la Déportation est un sujet qui m’a bouleversé, d’autant que j’étais enfant à Tours pendant la Guerre et que des amis de ma famille ont connu cette horreur et souvent n’en sont jamais revenus.
Bref, j’ai une idée suffisamment pertinente des modalités de fonctionnement de l’Inconscient, pour former l’hypothèse que la Déportation fait partie de mon lexique intime et que nos lectures et inventions d’images sont, pour chacun de nous, subjectives et gouvernées par nos expériences de vie.
En 2008, sur l’invitation généreuse de Michel Moine, Maire de la Ville, et de son Conseil municipal, je donne à l’Hôtel de Ville d’Aubusson, une exposition intitulée : « Jean Fourton et ses amis. » C’est une belle aventure du cœur et de l’esprit qui se prolongera trois mois. On y trouvera les signatures d’Avanthey, Battu, Braque, Bureau-Chigot, Calder, Casademont, Couturier, Crinière, De Decker, Delaunay, Desarzens, Dubourg, Duthoo, Fadat, Golay, Haramburu, Hermann, L’Alinec, Le Corbusier, Mantaux, Martin, Mutrux, Gachon, Pradelle, Riberzani, Slaghenauffi, Texier…Cette exposition montre des peintures et d’autre part des tapisseries, en divers espaces de l’Hôtel de Ville.
Une belle rencontre. Une visiteuse, Madame Annie Vallade-Raze, propriétaire de la demeure du Margeleix, construction d’architecture classique, à une dizaine de kilomètres d’Aubusson, dans la commune de Puy-Malsignat, m’apprend que le précepteur de Lafayette enfant a vêcu en ce lieu.
Rappelons qu’ aux cotés de Washington, Lafayette a participé à la libération des colonies anglaises d’Amérique, rédigé le premier texte de la Constitution des Droits de l’Homme, milité contre toutes les formes de ségrégation, esclavage, déportation. C’est un enfant du Siècle des Lumières.
On lit en effet, dans les Mémoires de la Société des Sciences Naturelles et Archéologiques de la Creuse, Tome V, 1882-1885, sous la signature de Cyprien Pérathon,

«
qu’en 1770, Margeleix appartenait à M. Foureton, garde du corps, qui habitait quelquefois Montluçon. Il s’occupait avec succès d’expériences de physique et de chimie, et, circonstance peu connue, il fut le précepteur du jeune marquis de Lafayette. D’après la tradition locale, le futur héros de la guerre de l’indépendance américaine a passé une partie de son enfance au château de Margeleix. »
Notons au passage que peu d’européens et d’américains connaissent les rapports entre Lafayette et le Massif Central. Même si aux Etats-Unis plusieurs centaines de villes et lieux-dits portent le nom de Lafayette, il n’est pas inéluctablement associé à la France. Mais le Limousin, notamment la région d’Aubusson, peut s’enorgueillir d’avoir un tel fils d’ adoption.
Histoire des « vitraux-tapisseries »
Un chemin. Madame Raze désire fonder dans la chapelle désaffectée de sa demeure, un lieu de mémoire de toutes les Déportations, connaît mon travail d’artiste-plasticien, veut me confier d’intervenir dans son projet, notamment pour la réalisation de vitraux, avec l’accord de la Direction Régionale des Affaires Culturelles. J’accepte et me mets au travail de recherche d’un graphisme adapté c'est-à-dire si possible non-figuratif, autrefois dans la confusion on aurait dit « abstrait ».
C’est alors que je me souviens de ma lithographie offerte à mon ami perdu de vue. Je vais nationaliser dans mon lexique, cette image, ma lithographie, au service du projet. Mais chemin faisant j’introduis au dessus de ce qu’il appelait des « barbelés », un cercle solaire. Ce soleil, je vais d’image en image le décentrer, le déporter, afin que d’ouest en est, les stations aient pour finalité la lumière.
Cela va sans dire que le vitrail-tapisserie réalisé pour l’ouverture à l’Est, au soleil levant, sera dépourvu du premier plan de barbelés, puisqu’il symbolise la liberté. De plus le « disque solaire » largement tramé rejoindra ici l’alvéole centrale fixe tracée en son sommet, au lieu d’errer de vitrail en vitrail depuis le début du « voyage ».
Photo Philippe Lesterpt
Toujours au Levant, l’ouverture basse, « Œil de bœuf », sera traitée juste avec un fond de tissage tramé, comportant la seule note colorée qui sera ici un rouge rubis.
En Creuse profonde. En faveur du lieu, on notera la beauté d’une construction en partie classée et réhabilitée, dans un environnement naturel d’une émouvante authenticité. La question de la Déportation ici associée concerne chacun d’entre nous. Elle n’est pas seulement contemporaine. Et la ville d’Aubusson touchée par cette épreuve historique récente a même sa rue des Déportés. Mais le sujet a aussi une autre dimension humaniste, car la Déportation est de toutes les époques, notamment au temps des guerres de religions qui furent extrêmement violentes dans le secteur. (Voir l’Encyclopédie Bonneton : La Creuse. Octobre 2007) Ou bien lorsque des africains traversèrent l’Atlantique vers l’Amérique contre leur grés etc.
Du sublime et du beau pour tous. Pétris de ce climat, sur ma table à dessin, les tracés vont apparaître à base de noir d’ivoire, vieil or, et argent mat, mais le fond de mon image est une modeste toile de jute, afin que rime le sublime avec le dérisoire.
D’autre part, précisons le encore, nous sommes à cinq minutes d’Aubusson capitale de la tapisserie, et depuis un demi-siècle déjà, il m’arrive de créer des images pour cette discipline patrimoniale qui fête ses 600 ans d’âge, avec toujours les mêmes gestes et la même technologie…dont le revers pour l’instant est la tragédie sociale et économique bien connue.
Il m’apparaît donc à la fois, comme une innovation, que mes dessins fassent l’objet de tissages et que ceux-ci soient enchâssés dans des doubles vitrages. Ainsi le passant aussi bien à l’intérieur, qu’à l’extérieur du monument, dans la rue, sur la route, en fera la découverte gratuite, surtout s’il n’a encore jamais visité ni musée, ni château. Même certains habitants d’Aubusson parfois, n’ont jamais vu de tapisseries, celles-ci ayant la réputation abusive d’ un art élitiste, et bien des professionnels n’en ont pas à la maison. Et puis le Margeleix pourra être inscrit sur des circuits touristiques montrant la Creuse originale et secrète… (Les Américains écrivent : « Margelay ».)
Photo Philippe Lesterpt
La réalisation. Ma décision est prise de confier le tissage de mon projet, c'est-à-dire de mes «
cartons », à
Bernard Battu. Je lui précise qu’il devra utiliser des fils métalliques, et que chaque œuvre devra être lisible aussi bien recto que verso, et qu’enfin chaque tapisserie devra être réalisée à claire-voie, sinon le jour ne passe pas. C’est un cahier des charges à la fois inédit et d’une terrible exigence, ce qui n’est pas fait pour déplaire à Bernard qui en a vu d’autres…sa réputation de lissier et d’ interprète dans le domaine de la tapisserie dépasse largement nos frontières.

Photo Jean-François Guinot
Au total le chantier va durer une année. Entre temps je fais signe au maître-verrier de Limoges,
Jean-François Guinot, qu’il prévoit l’insertion de chaque tapisserie dans des doubles-vitrages. Enfin Michel Cancalon maître-serrurier d’Aubusson, prendra en charge toute la partie métallique du projet. Madame Laurence Mauvy, de Tours, dont l’entreprise de décoration se nomme : « Un autre regard » se chargera du délicat chaulage des parois intérieures dans leur fonction d’écrans. Ainsi peu à peu vont naître mes premiers « vitraux-tapisseries », marque et modèle déposés, « Le droit d’auteur étant un Droit de l’Homme », selon l’ Association des Artistes en Arts Graphiques et Plastiques, (
Adagp) dont je suis membre.

Photo
Jean-François Guinot
L’innovation en question, hasardeuse à l’origine comme toute œuvre d’art expérimentale, me réjouit pour mille raisons. D’abord les tissages de qualité, sont protégés. Ensuite les verres ne sont surtout pas traités anti-reflet. Il en résulte qu’ils fonctionnent aussi bien comme miroirs des arbres et des nuages, que comme centralisateurs et distributeurs de lumière sur les tapisseries métalliques. La poétique en résultant nous donne pour chaque vitrail-tapisserie, -Il y en a 9-,une multitude d’images nouvelles d’heure en heure, selon l’éclairage intérieur ou extérieur.

Photo
Jean-François Guinot
De tels effets s’obtiennent en art extrême oriental, sur du papier suffisamment buvard, là où les pigments se promènent et vivent leurs vies dans l’eau, avant de sécher. Voyez le merveilleux travail de Zao Wo Ki, ou chez nous d’Olivier Debré ou de Fabienne Verdier… ? Le résultat une fois stabilisé est fixe, superbe mais fixe.
Aujourd’hui l’action. Ici, selon la lumière, notamment avec des projections naturelles, comparables à celles données, par des diapositives en mouvement sur des murs blancs à l’intérieur, ce résultat vit un changement permanent et imprévisible. Depuis toujours, l’un des inconvénients de la plupart des arts plastiques est de nous donner des images ou des objets inanimés. Parfois le problème est résolu, par le déplacement, la mobilisation du corps ou du regard de l’amateur. Ainsi voit-on souvent dans les expositions, des visiteurs, à juste raison, tout en marchant, ne pas quitter un tableau des yeux.

Photo
Philippe Lesterpt
Mais depuis le tout premier automate qui fut une horloge et à plus forte raison dans notre culture actuelle, le spectateur amateur de cinéma, de vidéos, de mobiles, de science-fiction etc. aime que les images et les objets bougent, se rapprochent ainsi de la vie, en donnent une version. D’ailleurs la plupart de nos concitoyens passent trois heures par jour devant la télévision et en plus, elle est allumée ! Au Margeleix dans les effets de miroirs extérieurs, ou par transparences, la tapisserie d’Aubusson, la nature, les arbres, les nuages, les éléments, le vent, la lumière, le soleil, la nuit, la lune, nous donnent dans le hasard de leurs animations, une symphonie, un travail d’artiste que je découvre avec vous, comme s’il m’était étranger, dans le bonheur étourdi de créer. JF
17 XI 09